A Masterly Hand / Scientia Artis 9

131 Michel Lefftz 6 130 La posture du Saint Jean d’Eksel, légèrement cambrée sur le côté, et sa ­ gestuelle indiquent la surprise face au spectacle du drame de la Crucifixion. Si la charpente du corps est restée semblable à Ellikom, la position de la tête et surtout la gestuelle confèrent à ce Saint Jean une expression fort différente. Le traitement du drapé y contribue d’ailleurs largement puisque sa composi- tion amplement renouvelée met en évidence la jambe gauche, libre et avancée, et souligne aussi davantage l’articulation du buste avec le reste du corps. Le frémissement de l’étoffe, peu marqué dans le Saint Jean d’Eksel, s’est consi- dérablement amplifié à Ellikom et, dans le même temps, l’étoffe du manteau s’est étalée au sol et retombe du bras en un large et mince pan qui accroît encore le dynamisme de la figure. Dans le même temps, l’expression d’étonnement s’est muée en sentiment de douleur. On observera au passage que le Saint Jean et la Vierge d’Eksel offrent des caractéristiques anatomiques similaires à celles du visage du Christ qu’ils encadrent sur la poutre de Gloire. Le contraste presque brutal entre le drapé soulignant les formes de la jambe libre et le reste du manteau du Saint Jean d’Ellik om 5 lai sse cette fois place à une opposition plus subtile dans le Saint Jean de Beek ; le réseau des plis du manteau a été allégé et, surtout, le mouvement de la jambe libre, drapée par la tunique, est souligné au moyen d’un pan tourbillonnant du manteau relevé par-dessus le bras gauche. La gestuelle du Saint Jean de Beek va également dans le sens d’une ouverture à l’espace environnant puisque la main droite est entièrement tour- née vers le Christ et que le petit doigt de la main gauche pointe vers le livre porté par l’Évangéliste. La posture du Saint Jean du Calvaire de Gangelt n’a pas vraiment changé depuis celle d’Eksel : la gestuelle reprend celle d’Ellikom, mais le traitement volumineux et raidi, de même que l’anatomie simplifiée, font songer à une œuvre d’atelier reproduisant les formulations du maître. On observera notamment que la composition des vêtements combine celle des Saints Jean d’Eksel et d’Ellikom. On comparera encore avec grand profit les longues chevelures des Saints Jean de ces quatre Calvaires (fig. 6.17), car elles témoignent d’une évolution significative. Celle-ci part d’une conception rele- vant d’un archétype traditionnel de la chevelure constituée de longues mèches ondulées terminées par des boucles spiralées. Déjà présent dans le milieu bruxellois du xv e siècle, celui-ci trouvera ses développements parmi les plus expressifs dans le Bas-Rhin, à la fin du Moyen Âge. Avec le Saint Jean d’Eksel ( fig. 6.17a), l’animation de la chevelure est principalement le fait des épaisses boucles spiralées qui s’accumulent à la lisière du visage et surtout dans la nuque. C’est surtout aux revers que les différences sont les plus significatives. Dans la chevelure du Saint Jean d’Ellikom (fig. 6.17b), les mèches qui partent du som- met de la tête ondulent d’abord en grands méandres avant de former de larges rouleaux aux brins serrés, puis s’achèvent en grosses boucles disposées en trois rangs superposés. La chevelure du Saint Jean de Beek (fig. 6.17c) répond à une conception plus unifiée et plus spatiale puisque les grosses mèches en torsion forment de longs rouleaux qui s’élargissent au fur et à mesure de leur chute dans la nuque, avec un effet de crescendo culminant dans la rangée terminale par de grosses boucles spiralées. La composition de la chevelure de Beek offre non seulement plus de cohérence formelle, mais elle est aussi plus rapide à exécuter. La composition des boucles de cheveux des deux figures est 6.15 6.16 Fig. 6.15 Saint Jean l’Évangéliste, Beek, église Saint-Martin Fig. 6.16 Saint Jean l’Évangéliste, Gangelt, église Saint-Nicolas

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