[© KIK-IRPA, Brussels (Belgium), cliché y012382]Aleuna Macarenko, Ronald Van Belle et Dominique Vanwijnsberghe

Introduction

En août 2008, la cellule Documentation et Recherche en Histoire de l’Art de l’Institut royal du Patrimoine artistique se lançait dans un projet d’envergure : la reproduction, l’inventorisation et la numérisation de la Collection Ronald Van Belle, des relevés sur papier calque de quelque six cents lames funéraires médiévales, modernes ou néo-gothiques, en pierre et/ou en cuivre. Ces précieux relevés ont été réalisés par le Brugeois Ronald Van Belle entre 1973 et 2015 dans des églises et chapelles situées en Belgique, en Allemagne, en France, dans les Pays-Bas, en Angleterre, en Espagne et dans d’autres parties du monde. Depuis mai 2018, le public et les chercheurs peuvent enfin découvrir cette étonnante collection : près de deux mille clichés photographiques réalisés dans le « grand studio » de l’IRPA.

Technique du frottis

Les frottis sont des calques grandeur nature, réalisés par application d’une cire noire sur un papier très résistant, spécialement prévu à cet effet ; il s’agit en quelque sorte de « négatifs » des objets reproduits. Si elle est chronophage, la technique du frottage offre l’avantage, par rapport à la photographie, de pouvoir être mise en œuvre dans des conditions de faible luminosité (par exemple, dans les édifices religieux), sur des objets de grandes dimensions (la longueur des lames dépasse souvent les deux mètres) et quelle que soit leur position (posées à même le sol ou en hauteur, intégrées dans la maçonnerie) ; le résultat final garantit également une parfaite lisibilité du monument, largement supérieure à celle offerte par la photographie.

La Collection Van Belle

Ronald van Belle préparait une étude sur le patrimoine artistique de l'église Saint-Jacques dans sa ville de Bruges, quand il fut confronté à la difficulté d’obtenir des photographies des lames gravées en cuivre, de qualité suffisante pour être publiées. Il s’en ouvrit au professeur Egied I. Strubbe (1897-1970), qui attira son attention sur la technique du frottis et sur l'engouement qu’elle suscitait depuis longtemps en Angleterre sous le nom de brass rubbing. Le hasard voulut que, peu de temps après, à l'église Saint-Sauveur, M. Van Belle fit la connaissance d’un Anglais qui s'appliquait à reproduire par frottage la gravure d'une lame de cuivre. L’échange qui s’ensuivit fut déterminant. Le vendredi suivant, l’historien d’art brugeois prit la malle de nuit à Ostende et se rendit à Londres pour acquérir cire et papier au magasin de l'antiquaire John Page-Phillips, à Kensington. Page-Phillips était l’un des piliers de la Monumental Brass Society, une association anglaise dédiée à la reproduction et à l'étude des monuments funéraires gravés sur pierre ou sur cuivre. Le courant passa instantanément entre les deux hommes, qui entretinrent des relations d’amitié jusqu’à la mort de l’érudit anglais en 1992.

John Page-Phillips signala à Ronald Van Belle le travail déjà effectué en Belgique par le grand historien James Weale (1832-1917), qui avait réalisé de nombreux frottis de monuments gravés. Nombre d’entre eux avaient disparu depuis, à la suite des guerres ou de l’indifférence des fabriques d’églises. C’est ainsi que naquit l’idée de poursuivre l’œuvre de Weale et d'effectuer en priorité un inventaire complet des monuments gravés conservés dans les sanctuaires et musées des provinces de Flandre Occidentale et Orientale. Le travail était à la fois urgent et titanesque, car beaucoup de pierres tombales, souvent encastrées dans des murs extérieurs, se dégradaient de façon alarmante ; d'autres gisaient à même le sol ou dans des dépôts de fortune, antichambres de la décharge. En raison de ses activités professionnelles très prenantes dans le secteur privé, Ronald Van Belle dut concentrer ses efforts sur la Flandre Occidentale et sur les lames de cuivre. Il entreprit parallèlement des études d'histoire de l'art et d'archéologie à la Vrije Universiteit Brussel (VUB). Son mémoire de licence fut remanié en profondeur et publié à Bruges en 2006 par le Service de la Culture de Flandre Occidentale sous le titre Vlakke grafmonumenten en memorietaferelen met persoonsafbeeldingen in West-Vlaanderen : een inventaris, funeraire symboliek en overzicht van het kostuum.

Les recherches de Ronald Van Belle sur les lames en cuivre d'origine tournaisienne, longtemps considérées comme des productions brugeoises, et plusieurs voyages en Espagne, donnèrent lieu à un livre sur les lames tournaisiennes et flamandes conservées dans ce pays, dont la publication bénéficia d’un subside du Service espagnol de la Culture: Laudas Flamencas en Espana / Flemish Brasses in Spain, Bilbao, 2011. Quant à la ville de Tournai, l'un des principaux centres de production de monuments funéraires en Occident, et particulièrement de dalles gravées (on en trouve jusqu’en Finlande), elle fit, en 2012, l'objet d’une thèse de doctorat défendue à l'Université de Gand (RUG).

Les subsides à la publication de recherches scientifiques aussi pointues étant de plus en plus difficiles à obtenir, M. Van Belle se hâta de mettre la dernière main à la synthèse monumentale qu’il consacra aux lames funéraires en cuivre conservées sur le territoire de la Belgique. Grâce au soutien financier du Service de la Culture de Flandre Orientale, elle fut publiée aux éditions Van de Wiele de Bruges en 2017 sous le titre Corpus laminae. Belgische koperen graf- en gedenkplaten, 1143-1925.

Fruit de quarante-cinq ans de prospection, la collection de M. Van Belle constitue aujourd’hui l’ensemble le plus important de relevés de lames funéraires conservé en Belgique.


Fig. 1. Ronald Van Belle réalisant le frottis de la lame funéraire du templier Étienne de Tilchâtel
(† 1271), fondateur de la commanderie de Fontenotte (Côte-d’Or), en octobre 2016




Fig. 2. Fournitures nécessaires à la réalisation d’un frottis



L’intérêt de la Collection Van Belle pour la recherche


Fig. 3a. Lame funéraire de Kateline Daut († 1460), Bruges, Église Saint-Jacques (photo KIK-IRPA KN005028)

Fig. 3b. Frottis de R. Van Belle (photo KIK-IRPA Y008114)

Outre leur qualité purement esthétique, ces frottis sont une source d’informations unique pour l’étude de l’histoire régionale, et plus particulièrement de l’histoire familiale de personnalités qui appartenaient aux classes aisées de la société, celles-là même qui pouvaient se permettre de luxueux monuments commémoratifs gravés ou sculptés. Sont représentés des femmes et hommes de pouvoir – abbés et abbesses, aristocrates, membres de la haute bourgeoisie –, souvent en couple, parfois accompagnés de leurs enfants, de loin en loin seuls. Les héraldistes et les épigraphistes consulteront ces calques avec profit ; les spécialistes du costume – civil et militaire – y trouveront une importante source d'informations. Notons, enfin, qu’à travers ces relevés, qui couvrent des périodes dont subsistent très peu d’œuvres graphiques, c’est toute l’histoire de l’évolution du style qui se dessine en filigrane.

Fig. 3. Les frottis permettent d’améliorer la lisibilité du dessin gravé et des inscriptions parfois peu visibles à l’œil nu ou sur des photographies

Un patrimoine menacé

Foulé au pied par les visiteurs des églises et des chapelles, exposé à la pluie, au soleil et au gel, ce patrimoine de pierre et de cuivre est aujourd’hui menacé. Un quart des monuments relevés par Ronald Van Belle a déjà disparu, en moins d’un demi-siècle ; les frottis qu’il a réalisés sont, dans de nombreux cas, les derniers témoins de ces monuments du passé.

Constatant la nécessité de mettre en valeur la Collection Ronald van Belle et de la rendre accessible à un grand nombre d'intéressés, l’Institut royal du Patrimoine artistique a entrepris, à partir d'août 2008, un ambitieux projet de reproduction, d’inventorisation et de numérisation des quelque six cents calques qui la constituent. À une campagne photographique de grande envergure – plus de deux mille clichés, en ce compris des prises de vue de détail –, a succédé une étude du style, de l’iconographie et des aspects techniques de chaque lame. Une description matérielle, une transcription des mentions épigraphiques, ainsi qu’une bibliographie sélective parachèvent chaque fiche-objet.

Fig. 4. Quand le support de pierre s’est usé ou effrité et qu’il est très difficile de discerner le dessin ou de déchiffrer les inscriptions, le recours à un frottis peut être la solution indiquée. C’est le cas de la lame funéraire d’Adriaen Staessins (†1568) et de Tanneken Candt, maçonnée dans la façade extérieure de l’église Saint-Bavon de Houtave



Fig. 4a. État en 2015 (photo Ronald Van Belle)

Fig. 4b. Frottis de R. Van Belle (photo KIK-IRPA X068169)

Fig. 5. L’église de Westkapelle a été totalement détruite par un incendie en 2013. La chaleur a fait éclater les pierres tombales. Celle de Niclaes de Meulenare (†15[…]) et de Plone Nyt (†1548), par exemple, dont il ne reste pour seul témoignage qu’un ancien cliché de l’IRPA et le frottis de Ronald Van Belle


Fig. 5a. Photo de l’IRPA prise en 1944 (photo KIK-IRPA A062131)

Fig. 5b. État en mai 2018 (photo Ronald Van Belle)

Fig. 5c: Frottis de R. Van Belle (photo KIK-IRPA X068142)

Depuis mai 2018 le public et les chercheurs peuvent enfin découvrir virtuellement cette exceptionnelle collection, en suivant ce lien

Inventaire des frottis sur BALaT

Valorisation scientifique du projet : Aleuna Macarenko, dans le cadre d’une convention InBEV-Baillet Latour.

Photographie : Marleen Sterckx, avec l’aide des services photographiques et de l'inventaire de l’IRPA.

Réalisation du site Web : Edwin De Roock.

Coordination du projet : Dominique Vanwijnsberghe.

 

Bruxelles 2018


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