| Peintre, dessinateur et graveur. Né vraisemblablement à Maubeuge (Hainaut français actuel) comme en témoigne sa signature : "Iennin Gossart de Mabu(se)", "Ioannes Malbodius". C'est d'ailleurs sous le nom de "Jennyn van Henegouwe" (Jean de Hainaut) qu'il est reçu franc-maître à la gilde de Saint-Luc à Anvers en 1503, sans que l'on sache où il a fait son apprentissage. Des deux élèves qu'il accueille dans son atelier, "Hennen Mertens", inscrit en 1505, est peut-être Jan Mertens alias van Dornicke, futur beau-père de Pieter Coeck. Gossart est cité une dernière fois à Anvers en 1507, lors de l'inscription d'un second élève. En octobre 1508, Philippe de Bourgogne, amiral de Zélande, envoyé à Rome par Marguerite d'Autriche auprès du pape Jules II, se fait accompagner par l'artiste. Selon le secrétaire de Philippe, Gérard Geldenhauer (1529), "rien ne lui plaisait davantage à Rome que les témoins sacrés de son antiquité, qu'il a fait reproduire pour lui par le très célèbre peintre Jean Gossart de Maubeuge". Aucun document ne permet d'affirmer que l'artiste suit son patron en Zélande dès son retour, après juillet 1509. D'après Geldenhauer, il n'est d'ailleurs engagé par Philippe de Bourgogne pour la décoration de son château de Suytburg (Souburg, île de Walcheren) qu'à la fin de 1515. La liberté d'action dont il jouit entre-temps ne l'empêche pas d'uvrer bientôt principalement comme artiste de cour. En 1516, il dessine les patrons d'un char d'apparat pour les funérailles, célébrées à Bruxelles, de Ferdinand d'Aragon, roi d'Espagne, et il peint deux portraits d'Eléonore d'Autriche à la demande de son frère, le futur Charles Quint. Lorsque Philippe est nommé évêque d'Utrecht en 1517, Gossart le suit sans doute dans sa nouvelle résidence, le château de Duurstede, qu'il contribue à décorer. C'est d'ailleurs à Utrecht, vers 1517 selon C. van Mander (1604), que Jan van Scorel passe quelque temps auprès de Gossart avant de se rendre en Italie. Vers cette époque, Gossart exécute pour l'abbaye de Middelburg, à la demande de l'abbé Maximilien de Bourgogne, neveu de Philippe, un grand retable à doubles volets admiré par Dürer en 1520 et détruit par la foudre en 1568. En 1520, il est chargé de dessiner des projets de stalles pour la cathédrale d'Utrecht. En 1523, il est appelé à la cour de Malines pour restaurer des tableaux de la collection de Marguerite d'Autriche et loge pendant ce temps chez Conrat Meyt, sculpteur de la Gouvernante. Après le décès de son patron en 1524, Gossart regagne la Zélande et Middelburg où Lucas de Leyde lui rend visite vers 1526-1527. Tandis qu'il semble avoir ouvert un atelier où sont reproduites ses petites compositions, Gossart continue à travailler pour de hauts personnages : Adolphe de Bourgogne, petit-neveu de Philippe; le roi détrôné Christian II de Danemark, réfugié en Zélande; enfin, Mencia de Mendoza, comtesse de Nassau et de Bréda. Il est encore au service de cette dernière lorsqu'il meurt à Anvers le 1er octobre 1532. Il est inhumé à Notre-Dame, si l'on en croit une inscription ajoutée vers 1600 par T. Galle sur un portrait gravé de l'artiste reproduit par Lampsonius (1572). Sa famille resta fixée à Middelburg où son fils Pierre (vers 1521 - après 1578) fut également peintre. Les débuts de Gossart sont obscurs. La composition et les types de certains de ses premiers tableaux religieux ont fait penser à une formation brugeoise, peut-être acquise auprès de Gérard David. Mais il semble aussi avoir été un des premiers représentants du maniérisme anversois, comme en témoignent en particulier deux dessins signés, "Le mariage mystique de sainte Catherine" (Copenhague, Statens Mus. for Kunst) et "La vision de l'empereur Auguste" (Berlin, Staatl. Mus., Kupferstichkab.). Le voyage à Rome, avec ses étapes à Trente, Vérone, Mantoue et Florence, lui révèle à la fois l'art du Quattrocento et l'Antiquité classique. Quatre dessins, copies d'uvres antiques, en sont conservés : le "Colisée" (Berlin, Staatl. Mus., Kupferstichkab.), un "Apollon au repos" (Venise, Acad.), l'"Hercule du Capitole" (coll. priv.) et le "Tireur d'épine" entouré de motifs antiques (Leyde, Univ.). Leur force plastique ne se dégage encore qu'imparfaitement de proportions héritées du maniérisme gothique. Suivent alors plusieurs années de maturation (1509-1516) au cours desquelles il n'a guère l'occasion d'exploiter pleinement son acquis romain; cette période est jalonnée de commandes de compositions religieuses où l'héritage iconographique et la technique émaillée des Primitifs flamands s'allient aux conquêtes de la Renaissance italienne et à l'inspiration de Dürer, dans des uvres cependant foncièrement originales : la "Deésis" (Madrid, Prado), de filiation eyckienne; l'"Adoration des Mages" provenant de l'abbaye de Grammont (1510/1512, Londres, Nat. Gall.), tributaire à la fois de Hugo van der Goes et de Gérard David; le "Triptyque Malvagna" (après 1511, Palerme, Gall. naz.), d'une profusion décorative post-gothique; le "Christ au jardin des oliviers", un des premiers "nocturnes" du Nord, d'une intensité incisive héritée de Dürer et de Mantegna (Berlin, Staatl. Mus., Kupferstichkab. et Washington, Nat. Gall. of Art), le "Saint Luc dessinant le portrait de la Vierge", destiné à l'autel de la gilde des peintres de Malines (1513/1514, Prague, Národní Gal.), dont l'architecture classique et la perspective géométrique étaient jusque-là inconnues en Flandre. C'est à Suytburg, à partir de la fin de 1515, que Gossart trouve le milieu qui lui permet enfin de s'exprimer en artiste de la Renaissance et de mettre à profit son expérience romaine : sous l'impulsion de Philippe de Bourgogne, prince humaniste qui désirait un palais à l'italienne orné de figures de la mythologie, il est amené à peindre des nus profanes grandeur nature, sans précédents dans nos provinces; l'influence du peintre et graveur Jacopo de Barbari, théoricien des proportions, a dû aussi être déterminante dans cette nouvelle orientation. Le "Neptune et Amphitrite", daté de 1516 (Berlin, Staatl. Mus.) est la seule uvre qui puisse encore donner une idée de cet ensemble. Jamais copié ni imité, ce tableau porte ostensiblement la première signature latinisée connue de l'artiste "IOANNES + MALBODIUS + PINGEBAT + 1516". Ces premiers nus classiques de la peinture flamande illustrent le témoignage de Guicciardini (1567) : "Jean de Maubeuge, qui fut le premier à rapporter d'Italie en ces pays l'art de représenter des sujets historiques et poétiques avec des personnages nus." Cette même année 1516, sur les indications de Philippe de Bourgogne, Gossart avait décoré le char funèbre de Ferdinand le Catholique de génies nus et de trophées guerriers à l'antique. Il peint encore des petits tableaux figurant un ou deux personnages de la mythologie, presque à l'exclusion de tout décor : "Hercule et Déjanire" (1517, Birmingham, Barber Inst. of Fine Arts), "Hermaphrodite et Salmacis" (Rotterdam, Mus. Boymans-van Beuningen), "Vénus et l'Amour" (1521, Bruxelles, M.R.B.A.B.), "Vénus" (Rovigo, Accad. dei Concordi) et d'autres encore, connus seulement par des copies. Plus tard, en 1527, il peint une dernière uvre de sujet mythologique, de plus grand format, une "Danaé" (Munich, A. Pin.) dans une architecture sobre et élégante. Deux compositions religieuses importantes marquent les années 1520 : le "Saint Luc dessinant le portrait de la Vierge" (Vienne, Kunsthist. Mus.), son uvre la plus purement italienne, inspirée de Raphaël et de Filippino Lippi; le triptyque de la "Descente de croix", peint en 1521 pour la chapelle fondée par Pedro de Salamanca en l'église des Augustins de Bruges (Saint-Pétersbourg, Ermitage et Toledo (Ohio), Toledo Mus. of Art), dont les volets manifestent la fascination de Gossart pour l'effet plastique, qu'il rend avec rigueur et brio. Le dessin reste aussi un des moyens d'expression privilégiés de l'artiste, en particulier le dessin à la plume ou plus rarement au crayon, projets de gravures, de tableaux, de vitraux. Dürer demeure pour lui le maître en ce domaine. Le séjour de celui-ci aux Pays-Bas en 1520 et la diffusion de ses estampes sont apparemment à l'origine des rares gravures de Gossart : deux burins, une eau-forte et deux bois. Son inépuisable richesse d'invention se manifeste encore dans ses nombreuses "Vierges à l'enfant", dont certaines ne sont connues que par des copies, tandis que quatre dessins et trois tableaux figurant "Adam et Eve" témoignent à l'extrême de la force et de l'originalité du style sculptural et pré-baroque de l'artiste. Gossart est encore l'auteur de portraits d'une intense rigueur d'analyse qui le classent parmi les meilleurs portraitistes de la Renaissance septentrionale, en particulier celui de "Jean Carondelet" (volet d'un diptyque, 1517, Paris, Louvre), "L'homme au rosaire" et le "Couple âgé" (Londres, Nat. Gall.) et "Les enfants de Christian II de Danemark" (Hampton Court, coll. roy.). Peints le plus souvent sur un fond sombre, les modèles se profilent, à partir de 1525 environ, sur une dalle de marbre de couleur et sont encadrés en trompe-l'il, selon un procédé inspiré de certains portraits florentins. Le style puissamment original de Gossart est servi par une maîtrise technique exceptionnelle. Il est l'artiste de la Renaissance flamande qui a su le mieux exploiter les conquêtes techniques des grands Primitifs, de Van Eyck en particulier, dont il a développé à l'extrême la translucidité et la solidité de l'émail. Sa pâte, d'abord riche et aux tons francs, devient progressivement plus mince et fluide, dans des harmonies froides. Les chairs sont modelées dans une lumière diffuse qui reflue vers les ombres en multiples reflets. L'art de Gossart, profondément personnel et novateur, n'exerça guère d'influence sur les artistes contemporains; il marqua plutôt ceux de la génération suivante. Plusieurs peintres des Pays-Bas du Nord vinrent à lui, tels Jan van Scorel vers 1517 et Lucas de Leyde en 1526/1527, ainsi que le Liégeois Lambert Lombard vers 1525. L'influence de son style se ressent aussi chez Pieter Coeck, son fils Paul Coeck, Jan van Hemessen et Jan C. Vermeyen, peintre de Haarlem. Après sa mort, la renommée de Gossart gagne l'Italie où Guicciardini en 1567 et Vasari en 1568 le saluent comme le premier artiste des Pays-Bas à avoir peint des nus, à l'instar des Italiens. Dans les Pays-Bas du Sud, plusieurs historiens leur font écho (Van Vaernewijck en 1566, Molanus en 1582, Van Mander en 1604), vantant surtout le grand retable de l'abbaye de Middelburg. Après la destruction de celui-ci, le triptyque de la "Descente de croix" de Bruges, admiré tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, entretint la renommée de Gossart en dépit des variations de la mode.
|